Observer et accompagner
l’émergence d’une communauté énergétique

À Badevel (Doubs), des membres du projet Flex-Mediation ont accompagné, par une recherche-action, l’émergence d’une opération d’autoconsommation collective inscrite dans un projet municipal de transition énergétique et de transformation ambitieuse de la commune. Les échanges avec un groupe pilote ont permis de préciser les conditions techniques, organisationnelles et les valeurs du partage local d’énergie. Cette recherche a mis en évidence l’importance de la phase d’émergence, où se décident les dimensions cruciales de l’action collective énergétique.

Par Sébastien Dassé, doctorant à l’institut FEMTO-ST et membre du projet Flex-Mediation.

Badevel. Petit village rural de 800 habitants, niché entre Belfort, Montbéliard et la frontière suisse, la commune est marquée par une proportion importante d’habitants retraités et sans emploi, un habitat ancien majoritairement occupé par ses propriétaires, et une quasi-absence de commerces, de services et d’activités économiques. Les usages de l’énergie y restent fortement structurés par le fioul, le bois et, plus marginalement, l’électricité. La question énergétique concerne donc la vie quotidienne : chauffage de logements souvent mal isolés, déplacements dans une commune rurale mal desservie par les transports publics et coût élevé de l’énergie pour les habitants comme pour la municipalité.

Depuis 2024, Badevel est engagée dans un projet municipal de transformation énergétique, écologique et numérique dans le cadre du projet Living Lab H2 Bois, lauréat de l’AMI « Démonstrateur de la Ville Durable » du programme France 2030. Ce projet articule plusieurs volets : rénovation des bâtiments publics, réflexion sur l’utilisation des ressources locales en bois-énergie, développement du photovoltaïque, de l’hydrogène, mais aussi numérique, formation à l’innovation, jardin partagé et connecté…

Ce projet foisonnant inclut la mise en place d’une communauté énergétique. La municipalité envisageait une opération d’autoconsommation collective patrimoniale, visant à installer des panneaux photovoltaïques sur des bâtiments municipaux puis à utiliser le réseau pour distribuer également l’électricité produite vers d’autres bâtiments municipaux. Cependant, le projet restait ouvert à d’autres configurations possibles de communauté énergétique, avec un périmètre plus large, notamment en termes d’usagers.

C’est à ce niveau qu’intervient la recherche-action menée par une équipe du projet Flex-Mediation. Elle a accompagné l’émergence de la communauté énergétique pour en définir collectivement les principales caractéristiques.

L’enjeu de la recherche-action est de rouvrir les possibles, de confronter les points de vue, et de mesurer ce qui pouvait, localement, devenir à la fois désirable, tenable et praticable.

Un processus par étapes

La recherche-action s’est organisée en plusieurs temps. Un protocole a d’abord été élaboré pour définir le périmètre des personnes à associer à la démarche, les sujets à aborder et les informations à recueillir, les modalités de participation, la temporalité de la démarche. Un questionnaire a ensuite été diffusé dans la commune afin de recueillir des données pour un premier diagnostic et pour inviter à une réunion publique qui a permis de présenter la démarche et de constituer un groupe pilote d’habitants.

Ce groupe s’est réuni lors de plusieurs ateliers consacrés au diagnostic énergétique local, aux types d’énergie jugés souhaitables, aux formes possibles de communautés énergétiques, à son périmètre, aux valeurs associées au projet de partage d’énergie. Les séances visaient à rouvrir les possibles, confronter les points de vue et mesurer ce qui pouvait, localement, devenir désirable, tenable et praticable. Elles ont aussi conduit à exprimer un choix collectif. Finalement, une restitution a été faite à l’ensemble des habitants de la commune et alentours dans une deuxième réunion publique.

Tout au long du processus, l’équipe de recherche a recueilli différents matériaux : réponses au questionnaire, observations lors des ateliers, traces produites par le groupe pilote et entretiens individuels menés à la suite des séances. Ces matériaux permettent de suivre la formation progressive du collectif, ses hésitations et ses arbitrages.

La recherche-action

Un projet de recherche-action met en présence des parties prenantes engagées dans un changement social et des chercheurs. Son objectif est double : transformer la réalité et produire des connaissances sur ces transformations. Il ne s’agit pas d’apporter une solution clef en main, mais de créer les conditions d’une élucidation collective : partager un diagnostic, éprouver des hypothèses, mettre en discussion des formes possibles d’organisation et d’action. Cette posture suppose que le chercheur assume les effets de son intervention, tout en suivant un protocole garantissant la rigueur scientifique qui en garantit la rigueur scientifique.

© Sébastien Dassé, Flex Mediation – PEPR TASE

Pour aller plus loin : Allard-Poesi, F., & Perret, V. (2003). La recherche-action. Conduire un projet de recherche, une perspective qualitative, pp-85.

Ce que les ateliers déplacent

Le travail mené avec le groupe pilote confirme la place centrale du photovoltaïque dans le projet communal. À Badevel, il demeure la solution énergétique jugée la plus crédible à court terme, car elle paraît techniquement réalisable et économiquement maîtrisable. Les ateliers déplacent toutefois la focale : l’enjeu devient celui de la définition du collectif appelé à prendre part au projet, de son organisation et de ses valeurs.

La démarche participative a permis de restituer toute la complexité du projet.

Le projet initial privilégiait une forme d’autoconsommation patrimoniale. Les discussions ont conduit à ne pas opter pour une coopérative citoyenne locale qui aurait été développée en parallèle du projet municipal (tout en l’incluant à terme) mais à envisager une forme plus ouverte à partir de l’autoconsommation patrimoniale, dans laquelle le surplus pourrait bénéficier à des habitants intégrés à l’opération, selon une clé de répartition et un tarif à définir.

Une troisième forme a également été discutée : l’autoconsommation collective ouverte interopérée. Dans ce cas, certains habitants équipés de panneaux photovoltaïques pourraient contribuer au partage en distribuant une partie de leur surplus de production. L’opération associerait alors, autour d’un même cadre, la municipalité, des ménages producteurs ou consommateurs voire même d’autres acteurs locaux (entreprises par exemple), y compris en dehors de la commune.

Les ateliers ne substituent donc pas une solution technique à une autre. Ils rendent visibles les choix collectifs que suppose le déploiement d’une communauté énergétique : forme de la communauté, degré d’ouverture, responsabilités, modalités de répartition de l’énergie, recherche d’un équilibre entre rentabilisation des investissements et réduction de la facture pour les usagers.

Forme de la communauté énergétique et son évolution pour Badevel et alentours. Proposition du groupe pilote de citoyens (février-juillet 2025)

Ce que le cas de Badevel permet de saisir

Le cas de Badevel conduit à déplacer le regard sur la transition énergétique locale. Celle-ci ne se résume ni au choix d’une technique jugée plus vertueuse, ni à l’application locale d’un modèle déjà disponible. Elle se construit aussi dans la manière dont un territoire définit les acteurs concernés, les ressources mobilisables, les règles de partage et la répartition des bénéfices attendus.

La recherche-action permet aussi de suivre ce moment d’émergence avant que le projet ne soit entièrement stabilisé. Elle révèle les conditions qui influent sur le résultat, y compris dans le cadre d’une démarche participative (la composition du groupe pilote, la montée en compétences du collectif, l’aversion plus ou moins grande pour le risque…). La phase d’émergence a ainsi permis de redéfinir les contours, les règles, les formes d’engagement du projet initial et de construire une communauté plus large autour d’un dessin énergétique partagé. La communauté énergétique n’apparaît ainsi pas comme une forme déjà donnée, mais comme un processus en cours, fait d’apprentissages, d’arbitrages et de compromis provisoires.

Ce cas s’ancre et prolonge les travaux antérieurs attentifs à la fabrique des communautés énergétiques locales, notamment ceux développés par les membres du projet Flex-Mediation. Son intérêt propre est de montrer, à partir d’une recherche-action, l’intérêt et les limites d’un processus participatif pour définir les dimensions importantes d’une communauté énergétique et ses implications en termes de justice énergétique.


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