Vagues de chaleur et résilience
quand la chaleur rencontre le système électrique

Les frontières du risque climatique se déplacent en France. L’été 2022 a montré à quel point la pression peut être sévère : les températures ont dépassé 40 °C, Météo-France a émis des alertes rouges répétées, et une combinaison de perturbations d’approvisionnement en gaz et de maintenance nucléaire a poussé les prix de gros de l’électricité à dix fois leurs niveaux historiques. Mais la chaleur n’est plus seulement un problème estival. Les vagues de chaleur de juin 2025, et plus récemment de mai et juin 2026 ont prouvé que ces événements frappent désormais en dehors de la trêve estivale traditionnelle, lorsque les demandes industrielles et commerciales sont encore élevées. Cette évolution soulève des questions cruciales sur la façon dont la demande d’électricité réagit aux vagues de chaleur dans différentes conditions de marché.

Par Alicia Bassière et Anne Barros (LGI), Théotime Coudray et Ibtissem Khelifati (UMI SOURCE), Anastasia Akakpo-Numado (LSCE) et Grace Domaya Nekouanodji (G2ELAB), membres du projet PowDev.

La réaction des ménages et des entreprises à la chaleur ne dépend pas uniquement de la température. Elle dépend également du revenu, de la qualité du bâti, des équipements de climatisation et du climat local auquel les ménages sont habitués. Comprendre les dynamiques de la consommation d’électricité lors des vagues de chaleur nécessite donc de s’interroger sur qui est exposé, avec quels moyens, et sur quel territoire.

Ces questions sont capitales pour l’avenir. En effet, le GIEC prévoit des vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses, tandis que l’électrification des transports, de l’industrie et du chauffage, associée à l’adoption croissante de la climatisation, transforme la demande d’électricité. Or, du côté de l’offre, ces événements contraignent les infrastructures de transport et de production. Pourtant, la plupart des recherches évaluent la relation température-demande de manière isolée, en omettant la distinction entre pic de températures élevées et vague de chaleur. L’axe Vagues de chaleur et résilience du système électrique du projet PowDev contribue à combler ce manque selon quatre dimensions.

Causées par le changement climatique d’origine anthropique, les vagues de chaleur en Europe se sont intensifiées et multipliées depuis les années 1980, mettant à l’épreuve simultanément la demande, l’offre et les marchés de l’électricité.

Modélisation des vagues de chaleur et attribution au changement climatique

Avant de s’interroger sur les effets des vagues de chaleur sur le système électrique, le projet doit d’abord caractériser leur fréquence, leur durée et leur intensité, et la façon dont ces caractéristiques évoluent sous l’effet du changement climatique. Le projet utilise de longues séries historiques de données de température en grille (réanalyses) ainsi que des projections climatiques pour caractériser les épisodes de vagues de chaleur en France, en se concentrant d’abord sur la région PACA. L’objectif est double : décrire comment les épisodes récents se comparent aux décennies passées, et estimer comment leurs caractéristiques pourraient évoluer dans les scénarios climatiques futurs.

L’analyse d’attribution ajoute un deuxième volet à ce travail. L’approche par narration de l’attribution climatique prend un événement observé spécifique comme donné et cherche à caractériser comment ses propriétés physiques (intensité, durée, étendue spatiale) ont été modifiées par le forçage anthropique, en posant la question : « en quoi cet événement particulier aurait-il été différent dans un monde plus frais ? ». Cela constitue une base quantitative pour affirmer que les vagues de chaleur du type de celles observées en 2003, 2022 ou 2023 ne sont plus des anomalies rares. Elles deviennent une caractéristique typique de l’été français. Ce premier bloc pose le cadre pour le reste du projet. Il définit les événements climatiques dont les conséquences sur le système électrique sont ensuite étudiées dans les autres lots de travail.

Quantification de la surconsommation d’électricité lors des vagues de chaleur

Une fois les vagues de chaleur correctement définies, la question suivante est celle de la demande supplémentaire en électricité qu’elles engendrent. Pour cela, le projet s’appuie sur un modèle statistique ajusté sur des données historiques de consommation pour la région PACA sur la période 2013–2024. Le modèle est conçu pour répondre à deux objectifs : expliquer la consommation passée avec une résolution temporelle fine et produire des prévisions fiables sous différents scénarios de température. Il distingue deux effets : la réponse standard à la température, heure par heure, et l’effet supplémentaire spécifiquement associé aux vagues de chaleur conçues comme des événements persistants.

Les résultats montrent que, en plus de la réponse habituelle à la température, les vagues de chaleur génèrent une demande supplémentaire de l’ordre de plusieurs centaines de MWh en PACA à n’importe quelle heure d’un épisode. Sur les événements les plus intenses, la surconsommation cumulée atteint plusieurs centaines de gigawattheures.

Sur les événements les plus intenses, la surconsommation cumulée atteint plusieurs centaines de gigawattheures.

Cet excédent n’apparaît pas comme un pic plus prononcé. Il relève l’ensemble de la charge journalière, y compris la nuit. Ce comportement est cohérent avec des systèmes de refroidissement fonctionnant en continu tout au long de l’épisode plutôt qu’étant activés brièvement pendant les heures les plus chaudes. Ce résultat a des implications directes sur la manière dont le système doit être dimensionné et exploité.

Conséquences système et dimensionnement des infrastructures

Quantifier le choc de demande ne représente qu’une partie du problème. La capacité du système à l’absorber dépend de sa faculté à produire et à acheminer suffisamment d’électricité au même moment. Les vagues de chaleur mettent sous tension les deux côtés de cette équation, créant une vulnérabilité cumulative précisément lorsque le réseau électrique est le plus sollicité.

Au cours de ces épisodes prolongés, les infrastructures physiques du système électrique sont confrontées à de sévères limites d’exploitation. Les centrales thermiques voient leur rendement diminuer lorsque l’eau de refroidissement est plus chaude. De plus, les réglementations environnementales strictes relatives à la température des eaux fluviales ainsi que la baisse des débits imposent souvent une réduction de leur production afin d’éviter des dommages écologiques, retirant ainsi du réseau une part importante de la production. Dans le même temps, les lignes de transport d’électricité peuvent acheminer moins d’énergie lorsque la température de l’air augmente. Cette contrainte physique, connue sous le nom de déclassement thermique (thermal derating), crée du stress sur le réseau et limite sa capacité à importer de l’électricité depuis les régions voisines pour compenser les déficits locaux.

Les sources d’énergie renouvelable présentent également des comportements spécifiques lors de ces événements. Les systèmes anticycloniques et les conditions atmosphériques stagnantes caractéristiques des dômes de chaleur entraînent souvent des sécheresses énergétiques, c’est-à-dire des périodes durant lesquelles la production éolienne chute fortement. Parallèlement, la production solaire reste généralement élevée grâce à un ciel dégagé, mais son rendement de conversion se dégrade sensiblement sous l’effet de températures ambiantes extrêmes.

La cartographie de ces contraintes simultanées est donc essentielle pour évaluer le dimensionnement des infrastructures futures, dans ce contexte où la combinaison d’une production de base restreinte, de goulots d’étranglement sur le réseau de transport et des pics de demande soutenus observés de jour comme de nuit dans la région PACA engendre une fragilité systémique.

Déterminants socio-économiques de la consommation et réponses politiques

Une vague de chaleur est aussi un moment où les inégalités économiques et sociales deviennent visibles. La distribution du risque thermique et de ses effets entre les ménages n’est ni aléatoire ni uniforme ; elle suit les contours du revenu, de la qualité du logement et de la géographie territoriale.

Quels facteurs expliquent les disparités de consommation électrique lors des extrêmes thermiques ?

La consommation électrique lors des extrêmes thermiques est façonnée par des disparités structurelles : l’exposition climatique, le parc immobilier, l’activité industrielle et les inégalités socio-économiques. L’effet d’îlot de chaleur urbain aggrave encore cette vulnérabilité, les centres-villes denses pouvant être plusieurs degrés plus chauds que les zones rurales environnantes, ce qui génère une demande de climatisation disproportionnée chez les citadins. Au niveau des ménages, les comportements de consommation reflètent l’accès au capital et aux infrastructures. La propriété immobilière, la superficie du logement, la qualité de l’isolation et la présence d’un système de climatisation sont tous positivement corrélés au revenu. Les ménages aisés, concentrés dans certains territoires, sont ainsi mieux armés pour moduler leur consommation face au stress thermique. Cela peut créer un schéma que notre étude cherche à documenter : les ménages les plus capables de se protéger de la chaleur (même sans climatisation) sont aussi ceux qui génèrent les hausses les plus fortes de la demande globale en période de pointe, contribuant aux tensions sur le réseau et à la volatilité des prix qui affecte la collectivité. Les disparités territoriales en matière d’infrastructure énergétique peuvent amplifier ces dynamiques : les zones rurales et péri-urbaines peuvent faire face à une capacité de réseau plus faible, une plus grande exposition au risque de coupure et un accès limité aux solutions collectives de rafraîchissement.

Qui consomme et qui paie ?

Les températures extrêmes soulèvent des questions d’équité que notre projet cherche à documenter empiriquement. L’été 2022 a offert une illustration saisissante de la façon dont les vagues de chaleur transforment des événements climatiques en crises socio-économiques. Alors que les températures dépassaient 40 °C dans plusieurs régions françaises, les prix de gros de l’électricité ont atteint des sommets historiques sur les marchés européens. Notre approche vise à mesurer l’ampleur de ces effets différenciés : dans quelle mesure les inégalités de dotation matérielle se traduisent-elles en inégalités de consommation, d’exposition et, en dernier lieu, de coût énergétique ? Les ménages sans climatisation (souvent les plus modestes, les personnes âgées ou celles vivant dans des logements insalubres) ont fait face aux risques sanitaires les plus élevés avec le moins de moyens pour y faire face. Dans le même temps, les ménages équipés de climatisation ont augmenté la demande précisément quand elle était la plus contrainte, contribuant à des pics de prix de gros qui, via les tarifs réglementés ou indexés, se répercutent in fine sur les prix de détail pour l’ensemble des consommateurs. Le résultat est une forme de double exposition pour les plus vulnérables : un risque physique plus élevé face à la chaleur, et une plus grande exposition financière aux conséquences tarifaires des comportements d’adaptation des autres.

De l’exception à la norme

Ce projet montre que les vagues de chaleur ne sont pas seulement un enjeu climatique ou sanitaire : elles constituent aussi un défi majeur pour les systèmes électriques. En affectant simultanément la consommation d’électricité, le fonctionnement des infrastructures énergétiques et les conditions de vie des populations, elles révèlent la forte interdépendance entre climat, énergie et société.

Dans ce contexte, les stratégies d’adaptation concernant les bâtiments, les réseaux, les technologies ou encore les usages, deviendront aussi importantes que les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les épisodes de chaleur exceptionnellement précoces observés en France rappellent d’ailleurs l’urgence de se préparer à un avenir dans lequel les canicules ne seront plus des événements exceptionnels, mais une nouvelle réalité climatique.


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